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Papier, colle et archives : le fanzine, mémoire de la culture graffiti

Papier, colle et archives : le fanzine, mémoire de la culture graffiti

Une pièce ou un tag, ça dure une nuit, une semaine, un an... ou parfois plus si on a l'emplacement parfait.
Ce qui reste ensuite, c'est uniquement ce qu'on a photographié, vu, ou donné de la main à la main.
Un objet, qui se fait de plus en plus rare, a permis de faire perdurer cette culture : le fanzine. Même si les zines artisanaux de graffiti ont quasiment disparu, certains tiennent encore debout.

Retour sur l'histoire et l'importance de ces feuilles pliées et agrafées qui ont gardé la trace de l'histoire du graffiti à ses débuts.


Phase2 et David Schmidlapp - IGTimes

L'éphémère a besoin d'une mémoire

Le graffiti vandale est fragile par nature : il vit dehors ou dans des endroits illégaux. Les intempéries l'usent, les autorités l'effacent ou d'autres writers ou crews repassent dessus, parfois seulement quelques heures après avoir posé. 
Dans ce mouvement, ce qui n'a pas été photographié disparaît ; et avec lui le nom, le style, le spot, la date. Tout ce qui permettrait de dire "ici, à ce moment-là, quelqu'un a peint". C'est ce qui rend la documentation de notre discipline si précieuse : elle est fondamentale pour construire l'histoire de notre culture qui ne reste vivante dans la durée que par ce qu'on en a gardé : les photos et les sketches qui ont traversé et traversent toujours les époques.
Sans documentation, la culture n'a pas d'histoire.
Avant même de penser à publier quoi que ce soit, les writers faisaient circuler photos, blackbooks et sketches entre eux. La publication n'a été qu'un prolongement naturel de ce réflexe.


Barcelona Game Over Magazine Issue 1/2

New York, 1983-84 : le papi de tous les zines

Le premier zine graffiti est l'IGTimes. Le premier numéro, publié par le photographe David Schmidlapp, sort fin 1983 sous le nom "Yanqui Junkie".
Par la suite, le titre change constamment : International Graffiti Times, The International Get Hip Times, T.I.G.H.T., The Intergalactic Times). Les premiers numéros étaient pliés comme un plan de métro new-yorkais, imprimés en deux ou trois couleurs, remplis de tags, collages et blocs de texte tapés à la machine.
En 1986, à partir du volume 8, Phase 2 (!) rejoint Schmidlapp, faisant augmenter le tirage de 2000 à 5000 exemplaires. Dès la première année, le zine comptait plus de 500 abonnés hors de New York et dans des dizaines de pays.


Zine IG Times - 1984

Paris : le zine avant le livre

Et la France ? Chez nous, tout passe par le bouche-à-oreille.
Dès 1986, un petit fanzine, The Zulu Letter, faisait déjà circuler la scène graffiti et hip-hop parisienne, et reliait entre eux les chapitres de la Zulu Nation à travers le monde ; les photos voyagent, Mode 2 et Shoe s'échangent des photos de graff avec Dondi, qui avait clairement un train d'avance - sans jeu de mots.
C'est d'ailleurs de cette façon que s'est faite la connexion Paris-Londres-Amsterdam, les premières villes cartonnées du graffiti en europe : des photos circulant, au gré des visites de writers internationaux et d'envois par courrier.
Arrivera ensuite l'ère "imprimée" : un petit magazine d'une vingtaine de pages, 1TOX, apparaît chez les buralistes au début des 90s et est présenté comme le premier à traiter le graff en France. En 1991 sort Paris Tonkar, premier livre français consacré au graffiti. Son créateur, Tarek, en a ensuite fait un magazine, publié entre 2010 et 2022. Puis, suivent Paris Conexion (Gaz UV), PSL 1995...
En France, des titres comme French Kiss (dans un format magazine), V pour Vandale et bien d'autres sont encore édités à ce jour, tous aussi roots les uns que les autres.


Paris Conexion #2 - GAZ UV

Archives, photocopies et système D

Dans les 90s, le zine graffiti se répand dans le milieu et devient très convoité. Gâce au troc entre writers, mais aussi dans les premiers magasins de streetwear et de skate. Il se fabrique à la mano, au collage, seule façon de remplir une page de photos et de texte en y posant son style. Des centaines de titres, probablement des milliers, sont apparus puis ont disparu, souvent après un ou deux numéros. (big up à la team du zine de skate / tag Desperado de Versailles, pour lequel nous avions découpé un carton de bière Desperados et enlevé le S avant de le coller sur la couv').
Le vrai témoignage, c'est le temps ; par exemple, les archives d'IGTimes sont aujourd'hui conservées à l'université Cornell (Etat de New York) : 44 planches de collage originales, plus de 4000 photos envoyées au magazine et environ 5000 courriers de lecteurs ; un zine devenu fonds de recherche,  une vraie mine d'or pour les passionnés.
Malheureusement, l'époque où quasiment chaque crew avait son zine est derrière nous.
Mais dans le graffiti, le papier n'est pas mort pour autant : parmi les pionniers des 90s, trois titres paraissent encore plus ou moins régulièrement : Bomber (Pays-Bas), Graphotism (Angleterre), Underground Productions (Suède) ou encore Analog Delinquents (UK).


Barcelona Game Over Magazine Issue 4

Du fanzine au mag collector

De nos jours, il y a aussi ceux qui gardent la vibe fanzine dans un format de vrai mag. Ghetto Fever en est un bon exemple. Le numéro 5, magazine de 114 pages au format 19x26cm, est tiré à 1500 exemplaires numérotés à la main, et a dans ses pages un pur esprit street graff punk DIY, comme on l'aime.
Autre bel exemple, Daily Bombs, zine de Hambourg, a sorti son premier numéro en 1992 et le n°13... à la fin 2025, soit 33 ans plus tard. Une centaine de pages sur les murs, les trains et les camions DHL de la ville. Peu de numéros en 30 ans, mais une passion pour la scène indéniable et une culture entière gardées en mémoire.
Le papier revient aussi chez les nouveaux writers, portés par des coûts d'impression bien plus bas qu'avant, alors que la production de livres de graffeurs a explosé ces dernières années. Même Spraydaily, aujourd'hui un blog, était un fanzine papier des années 90, numérisé en 2012.

À Paris, le mouvement a pris un autre tournant courant 2026 ; les 7 et 8 mars, le Graffiti Book Club, organisé par Fuzi (qui a publié, ces dernières années, ses propres zines : Revue Tag et Fuzine), a réuni à Freestyle Villette 50 éditeurs indépendants français et européens, en faisant le premier événement en France dédié aux publications graffiti.


Spot Check USA - Kansas City

Au final, pourquoi le zine compte tant dans notre culture ?

  • Il archive. Une pièce est éphémère, une page de zine peut encore être consultée 40 ans plus tard, et en faire une légende.
  • Il connecte. Avant les réseaux, il faisait circuler les styles de ville en ville.
  • Il appartient à la scène. Fait par les writers, pour les writers, avec tout le côté roots et authentique que ça lui confère.
  • Il fédère. Le zine réunit plusieurs disciplines importantes dans le graffiti : la photo, le graphisme, et évidemment la peinture.
  • Il finance et structure. L'exemple le plus parlant reste espagnol. En 1992, le fanzine BGOM (Barcelona Game Over Magazine) est tiré à 200 exemplaires. Pour financer les numéros suivants, ses créateurs vont chercher l'argent de marques locales, et cette rencontre donnera naissance à Montana Colors, deux ans plus tard. En somme : une marque de bombes est née d'un zine.

Moins nombreux qu'avant, il nous reste tout de même certains titres, des tous premiers de la scène aux nouveaux venus. Tant qu'il y en aura, le graffiti zine gardera une mémoire que les murs ne lui donneront jamais, permettant de donner un aperçu, un lieu, une date et un nom.

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