Le Pixação : marquer l'inatteignable
Tu penses avoir fait le tour du graffiti ?
Pas sûr.
Le pixação est un style radical né à São Paulo, au Brésil.
Ce n'est pas juste du tag : c'est un autre level.
Le terme vient de "pichar", qui signifie à la fois "écrire au goudron" et "vaporiser".
Un mot à l'image du mouvement : brut et direct.
Pratiqué presque exclusivement au Brésil (on en a aussi croisé à Berlin et un peu en France), le pixação s'est imposé comme une forme d'écriture urbaine à part.
À São Paulo, les pixadores ne se contentent pas des murs accessibles ; il suffit de lever les yeux pour s'en rendre compte.
Ils montent haut. Beaucoup plus haut.
Façades, toits, immeubles... partout où écrire devient risqué.
Là-bas, chaque place se mérite; chaque nom est une prise de position.
Ni pour le style, ni pour l'esthétique.
Mais pour marquer la ville, coûte que coûte.

Origines du mouvement
Des slogans politiques aux signatures illisibles
Avant les lettrages verticaux et les façades blindées de signatures, il y avait autre chose.
Dans les années 30 par les politiques qui y écrivaient leurs slogans et dans les années 60, en pleine dictature militaire au Brésil, les murs de São Paulo servaient déjà de support.
Pas pour des noms : pour des messages.
"Abaixo a Ditadura."
"Anistia para todos."
À l'époque, c'est lisible, direct. Et c'est un outil de résistance.
Le basculement se fait dans les années 80.
Le Brésil change : une nouvelle génération arrive. Celle des jeunes des périphéries et des favelas, avec une autre manière de marquer la ville pour se faire (re)connaître et entendre. Pour exister.
Les lettrages se veulent moins lisibles, plus codés ; ce qui en fait un mouvement plus fermé.
Ce style anguleux si particulier ne vient pas du graffiti new-yorkais, mais d'ailleurs : des pochettes d'albums de heavy metal.
Iron Maiden, Judas Priest, Metallica...
Des lettrages directement inspirés de runes, pointues, agressives, presque incompréhensibles. Et adaptées à la rue. Un style qui va devenir la base du pixação.
Parmi les premiers à poser ces codes : Cão Fila (cão = chien en portugais).
À l'origine, ses inscriptions servaient à promouvoir les chiens de garde.
Mais visuellement... elles posent les fondations de tout ce qui va suivre.

Logos Heavy Metal à la sauce pixação
Extraits du livre "Pixação : São Paulo Signature" de François Chastanet
Pixação vs Graffiti
Deux visions, deux mondes
Le pixação est souvent comparé au graffiti.
Mais en réalité, les deux n'ont pas toujours le même objectif.
Le graffiti cherche souvent le style, la couleur, et/ou la reconnaissance artistique. Il est beaucoup plus proche du tag brut, comme on a pu le voir dans le métro parisien dans les 80s.
Le pixação, lui, va ailleurs :
- lettrages souvent verticaux, massifs et anguleux
- le plus souvent noir, sans détour
- tracé rapide, sans fioritures
- et surtout : une logique de présence
Sur les façades de São Paulo, l'important n'est pas d'être beau : c'est d'être là.
D'ailleurs, le mot même de "pixação" est un choix : normalement, on écrit "pichação".
Les pixadores, eux, remplacent le "ch" par un "x".
Un détail ? Non, une prise de position : celle de se différencier du simple fait de salir un mur.

Différents alphabets dans le style pixo
Par Arakeu
La pratique
L'acte avant le résultat
Le pixação, ce n'est pas juste écrire : c'est atteindre.
Les pixadores (ou pixos) ne cherchent pas à faire une belle pièce - même si celles-ci sont toujours impressionnantes.
Ils cherchent à poser là où personne ne peut aller : façades d'immeubles, toits, structures verticales.
On les appelle également les "graffeurs acrobates".
La nuit, ils grimpent. À mains nues, en équilibre, sans aucune sécurité.
C'est d'ailleurs cette prise de risque que beaucoup revendiquent, avant la dimension artistique de leur discipline.
L'acte compte plus que le rendu :
- illégalité assumée
- prise de risque extrême
- présence massive imposée
Le risque est bien réel : arrestations, blessures et surtout chutes mortelles.
Mais pour beaucoup, c'est le prix à payer pour exister dans une ville qui ne les regarde pas.

Un cri social
São Paulo est une ville immense. Riche, et profondément inégalitaire.
Certains vivent en hauteur, d'autres en périphérie. Et entre les deux : des murs.
Pour les marginaux, le pixação devient une manière de s'inscrire dans la ville. Pas dans les galeries ni les espaces autorisés, mais sur les façades, le béton des habitations : là où tout le monde est obligé de voir.
Au-delà du message qu'on lit, c'est une présence qu'on ne peut pas ignorer.
Comme chez la plupart des writers, chaque pixador a un nom, une signature, un crew.
Pour beaucoup, ces lettres sont illisibles ; mais pour l'oeil habitué, tout est compréhensible.
Cela créée un vrai réseau, une vraie hiérarchie ; une carte de la ville, sur les murs.
On estime qu'il y a des milliers de pixadores actifs à São Paulo; et chacun laisse sa trace.
Art ou vandalisme ?
Au Brésil, la question revient tout le temps. Pour les autorités : bien sûr, c'est illégal. Pour d'autres : c'est une forme d'expression radicale.
Le mouvement a fini par dépasser la rue : expositions en galeries, films documentaires (dont le génial Pixadores d'Amir Escandari réalisé en 2014, malheureusement introuvable aujourd'hui), et de livres.
Mais même là, il reste difficile à contenir.
Car comme le tag et le graff, le pixação pose une vraie question :
Qui a le droit d'autant marquer la ville ?
Le pixação, ce n'est pas juste un style.
C'est une manière d'occuper l'espace de la ville, de s'imposer là où personne ne veut voir les marginaux.
Pas de couleur, pas de permission, juste du risque et de la revendication, là où personne ne devrait pouvoir écrire.
Et derrière chaque signature, une même idée :
J'existe.
Crédits photos : Felipe Ribeiro, Arakeu, François Chastanet
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